Ce que les scanners SIP racontent d'eux-mêmes

Dans le premier article, j’ai présenté le contexte du honeypot SIP et les grandes masses de trafic : 48 721 111 requêtes, 12 634 617 signatures et 57 970 IP distinctes entre novembre 2021 et septembre 2026.

Cette deuxième partie regarde les comportements. Les chiffres ne permettent pas d’attribuer une attaque à une personne ou à une organisation, mais ils donnent une bonne idée des stratégies employées : exploration très large, répétition insistante, User-Agents trompeurs, bruteforce d’identifiants et sondes reconnaissables.

Une petite minorité d’IP produit beaucoup de trafic

Les adresses sont remplacées par leur rang. Ce classement reste stable uniquement dans cette photographie du jeu de données.

IP anonymiséeRequêtesSignaturesPremière activitéDernière activité
IP-01656 027159 3202022-01-062022-10-11
IP-02542 0625 6302026-06-182026-09-07
IP-03524 73382 0562022-01-062022-01-13
IP-04436 238378 7882023-08-292023-10-08
IP-05432 1109 9902022-09-282022-10-28
IP-06380 30036 4512024-08-092026-06-16
IP-07363 626153 8452022-02-272022-04-12
IP-08327 28415 2962022-04-152022-04-23
IP-09323 7564 1612026-08-162026-08-31
IP-10321 91437 7282024-07-192026-02-01
Les dix IP les plus actives Les dix IP les plus actives Requêtes observées par source anonymisée IP-01656 027 IP-02542 062 IP-03524 733 IP-04436 238 IP-05432 110 IP-06380 300 IP-07363 626 IP-08327 284 IP-09323 756 IP-10321 914

Les dix premières IP totalisent 4 308 050 requêtes, soit 8,84 % de tout le trafic. Les profils diffèrent fortement : IP-04 génère presque une signature par requête, tandis qu’IP-05 répète beaucoup un petit ensemble de signatures. La première ressemble à une exploration large ; la seconde, à une campagne insistante sur des combinaisons plus limitées.

Il s’agit d’une interprétation comportementale, pas d’une attribution. Une IP peut être une machine compromise, un relais, un VPN, une adresse réattribuée ou une infrastructure partagée.

Les sous-réseaux /24

Regrouper les sources par /24 sert surtout à vérifier si un gros volume vient d’un bloc entier ou d’une seule machine. Dans cet instantané, le préfixe le plus actif dépasse 1,32 million de requêtes réparties sur 147 IP, tandis qu’un autre dépasse 542 000 requêtes avec une seule IP active.

Un volume élevé au niveau /24 ne signifie donc pas toujours un botnet distribué. Il peut indiquer une plage vraiment active, mais aussi une seule source très bavarde dans un bloc autrement silencieux.

Combien de temps une IP reste visible ?

Pour chaque IP, j’ai calculé l’écart entre sa première et sa dernière observation. Il vaut mieux parler de durée d’observation que de durée d’utilisation : deux requêtes séparées par quatre ans ne prouvent pas une activité continue entre les deux.

Durée entre première et dernière observationIPPart
Même jour civil26 22345,24 %
Écart de 1 à 7 jours6 06010,45 %
8 à 30 jours5 2419,04 %
31 à 90 jours8 16914,09 %
91 à 365 jours10 53018,16 %
1 à 2 ans7691,33 %
2 à 3 ans7611,31 %
3 à 4 ans1780,31 %
Plus de 4 ans390,07 %
Durée d'observation des IP sources Duree d'observation des IP sources Nombre d'IP par tranche J026 223 1-7j6 060 8-30j5 241 31-90j8 169 91-365j10 530 1-2a769 2-3a761 3-4a178 4a+39

Le graphique rend visible le contraste : beaucoup d’adresses ne font que passer, mais la longue traîne existe vraiment. Les volumes deviennent faibles après un an, pourtant ils ne tombent jamais complètement à zéro.

Le cas des IP les plus anciennes est révélateur. Les sources aux durées d’observation les plus longues ont surtout envoyé des requêtes OPTIONS espacées. Cela ressemble à une sonde ou à un contrôle périodique très stable, mais plusieurs explications restent possibles : service légitime mal configuré, scanner récurrent, équipement conservant une IP fixe, NAT partagé ou réattribution de la même adresse à plusieurs machines.

Les User-Agents mentent souvent

Le champ User-Agent ressemble à une source d’attribution tentante, mais il est entièrement contrôlé par l’émetteur. Un scanner peut annoncer le nom d’un softphone réel, utiliser une chaîne fabriquée ou changer d’identité à chaque campagne.

Il faut donc le traiter comme un indicateur de campagne, pas comme l’identité d’un logiciel. Sa vraie valeur apparaît lorsqu’on le croise avec la méthode, la cible, la fréquence et la période.

Les dix premières chaînes représentent ensemble 34,4 millions de requêtes, soit environ 70,6 % de tout le trafic observé.

User-Agent déclaréRequêtesSignaturesIP sourcesMéthodes principales
pplsip11 495 6871 672 5248964 méthodes
PolycomSoundPointIP SPIP_550 UA 3.3.2.04133 440 1731 246 67123 7852 méthodes
Avaya IP Phone 1120E3 039 929321 2373 1533 méthodes
friendly-scanner2 866 965660 8453 23223 méthodes
<null>2 842 9041 489 9966 23616 méthodes
erafsadfasfa2 658 511175 9081242 méthodes
PBX2 560 384894 6846175 méthodes
Linksys/SPA9422 432 036303 3961063 méthodes
ims1 630 132256 4211893 méthodes
Z 3.14.38765 rv2.8.31 454 4081 064 255951 méthode
Requêtes par User-Agent déclaré Requetes par User-Agent declare Top 10, en volume de requetes pplsip11 495 687 Polycom3 440 173 Avaya3 039 929 friendly-scanner2 866 965 <null>2 842 904 erafsadfasfa2 658 511 PBX2 560 384 Linksys2 432 036 ims1 630 132 Z 3.14...1 454 408

La hiérarchie est très asymétrique : pplsip domine largement, puis un groupe de chaînes entre 2,4 et 3,4 millions de requêtes se détache du reste. Ce classement parle surtout de familles de campagnes et de configurations d’outils, pas directement d’opérateurs.

Ces noms ne signifient pas que 3,4 millions de requêtes proviennent réellement de téléphones Polycom ou que 3 millions viennent de postes Avaya. Dans une requête SIP, le scanner choisit librement son User-Agent. Reprendre le nom d’un équipement courant peut servir à imiter un terminal, à tester des règles spécifiques ou simplement à utiliser la valeur par défaut d’un outil.

pplsip est justement la valeur par défaut du paramètre User-Agent dans SIPPTS, la suite d’outils SIP de Pepelux. La chaîne ne prouve pas que chaque paquet vient du dépôt officiel, car l’option -ua est configurable et le code peut être repris ou modifié, mais elle explique pourquoi ce libellé revient massivement dans des campagnes automatisées. friendly-scanner reste de son côté associé à SIPVicious, tandis que des chaînes comme erafsadfasfa semblent volontairement artificielles. PBX ou ims sont plus génériques.

Les gros volumes de REGISTER

REGISTER représente près de 33,4 millions de requêtes dans la base. Sur ce honeypot sans comptes utilisateurs, les très gros volumes sont compatibles avec de la découverte d’identifiants ou du bruteforce automatisé.

Les IP sont remplacées par des identifiants REG-01, REG-02, etc. La colonne “identifiants testés” correspond au nombre de valeurs appelantes distinctes ; le nombre de destinataires est ici identique ou presque identique.

Source anonymiséeRequêtes REGISTERSignaturesIdentifiants testésUser-AgentsPériode
REG-01656 021159 319159 31912022-01-06 → 2022-01-25
REG-02542 0625 6305 62322026-06-18 → 2026-09-07
REG-03524 73382 05682 05612022-01-06 → 2022-01-13
REG-04432 1109 9909 99012022-09-28 → 2022-10-28
REG-05380 30036 45110 06162024-08-09 → 2026-06-16
REG-06323 7564 1614 16122026-08-16 → 2026-08-31
REG-07321 91437 72818 32362024-07-19 → 2026-02-01
REG-08309 40625 11625 10512022-01-08 → 2022-03-24
REG-09309 0014 7294 72722026-04-01 → 2026-08-23
REG-10307 09613 91013 90912026-06-19 → 2026-06-20
Volumes REGISTER des dix sources les plus actives Volumes REGISTER des dix sources les plus actives Sources anonymisees par volume REGISTER REG-01656 021 REG-02542 062 REG-03524 733 REG-04432 110 REG-05380 300 REG-06323 756 REG-07321 914 REG-08309 406 REG-09309 001 REG-10307 096

REG-01 et REG-03 combinent un volume élevé, un seul User-Agent et des dizaines de milliers d’identifiants distincts sur une période courte. REG-10 concentre plus de 307 000 requêtes en moins d’une journée. Ces profils sont fortement compatibles avec des campagnes automatisées d’énumération ou de bruteforce.

REG-05 et REG-07 sont différents : plusieurs User-Agents et une activité répartie sur près de deux ans. Une même IP publique peut être partagée, réattribuée ou utilisée par plusieurs machines ; leur persistance ne suffit donc pas à conclure qu’il s’agit d’un acteur unique.

Quelques sondes reconnaissables

Une partie du trafic ne ressemble ni à du bruteforce REGISTER, ni à des tentatives d’appel INVITE. On voit aussi des requêtes OPTIONS très ponctuelles, souvent envoyées sans User-Agent, qui servent plutôt à reconnaître un service SIP exposé.

Je garde l’analyse détaillée de ces signatures dans l’article suivant, parce qu’elle dépend davantage des champs From, To, Call-ID et CSeq que du volume brut par source. Ici, le point important est simplement que le corpus mélange des campagnes insistantes et des sondes beaucoup plus légères.

Ce que je retiens

Le trafic SIP exposé sur Internet mélange plusieurs comportements. Certains ressemblent à du balayage très large, avec peu de requêtes par IP. D’autres sont beaucoup plus insistants, avec des centaines de milliers de tentatives REGISTER ou INVITE. Les User-Agents aident à regrouper des familles de comportements, mais ils ne prouvent pas l’identité d’un outil ou d’un acteur.

Cette lecture comportementale donne une base utile, mais elle ne dit pas encore grand-chose des identifiants placés dans les en-têtes SIP. C’est le sujet du troisième article : Ce que les identifiants SIP révèlent des scanners.


Notes méthodologiques